PARIS – BREST – PARIS 2003

 
     
 

par Gilles TESTU avec Christophe BRUERE

 
 

Une découverte des longues distances

 
 

Je crois que c’était en janvier. Bubu m’avait dit : «  On ferait bien Paris-Brest-Paris ; c’est cette année… » « Tu es fou… jamais je ne ferai ce truc-là », avais-je répondu. Comme pour me mettre dans le coup, il avait continué en me demandant : « Occupe-toi de planifier les brevets qualificatifs. » Deux mois étaient passés et ma réflexion avait mûri. Pourquoi pas, J’avais entendu parlé de cette épreuve par Michel qui l’avait faite en 1995. Je le voyais porter assidûment son maillot lors de chacune de nos sorties dominicales.

 
 

Oui alors, pourquoi pas ? J’hésitais à en parler à Emmanuelle, conscient des contraintes familiales que cela représentait. Ainsi avions-nous planifié les brevets 200, 300, 400 et 600 km « pour voir ». Et finalement le virus s’était emparé de nous. Recherches sur Internet, lectures, discussions avec des passionnés me laissaient entrevoir quelque chose de mythique. C’est donc après la série des brevets que nous avions reçu nos « plaques » : 2079 pour Bubu et 2083 pour moi. Les vacances allaient être amputées de la dernière semaine pour affronter les 1.230 km du Paris-Brest-Paris 2003.

 
 

Dimanche 17 août, je quitttais avec un petit pincement au cœur Emmanuelle et les enfants qui restaient à La Baule. Arrivé à Poissy, l’inquiétude était là, palpable. Je finalisais la préparation de mon vélo, appelais Bubu qui m’avouait également son inquiétude « de la jeune mariée ! » Enfin, nous nous rendions avec « Baby », notre assistant coach à la vérification des machines. Je crois que c’est à ce moment que j’ai pris la pleine mesure de ce défi. Retrait du carnet de route, de la carte magnétique et des maillots et retour à la maison. Chaque heure nous rapprochait du départ et nous nous faisions de plus en plus silencieux…

 
 

Lundi 18 à 22 h 30.  – De longues semaines de préparation et d’efforts nous avaient conduits jusqu’ici dans la queue menant au départ et finalement ce fut à 22 h 45 que nous nous élancions après le groupe  des 80 heures parti à 20 h. La nuit était tombée et nous commencions notre effort à travers Saint-Quentin. Beaucoup d’encouragements et de spectateurs. La sortie de l’agglomération parisienne nous parut très rapide. Pas que le «  train » soit élevé mais je crois que nous étions encore sur la vague porteuse du départ. Un long serpentin de lumières rouges filait devant et blanches derrière nous. Impressionnant.

Curieusement, plongé dans cet interminable peloton avançant dans la nuit, j’étais pris par un coup de cafard,  loin de la famille, dont je savais pourtant que leurs pensées étaient avec moi. Bubu, à mes côtés,  avait vite compris que pour Gillou la nuit était synonyme de mélancolie. Quelques bâillements et les yeux qui picotaient nous rappelaient que le sommeil serait un paramètre particulièrement difficile à gérer. Nous attaquions tranquillement le Perche et ses collines qui détruisent les jambes, pour atteindre en pleine nuit le premier ravitaillement de Mortagne-au-Perche (km 145). Changement des piles, remplissage des bidons et nous repartions, direction Mamers et la fin des collines du Perche.

 
 

Mardi 19 à 9 h. – Enfin nous atteignions après la première nuit sans sommeil Villaines-la-Juhel (km 223 à 9 h). Baby était là et prenait soin de nous. Une heure d’arrêt, c’était trop et nous repartions sous le soleil, non sans avoir constaté que la nuit nous avait comme ralentis et que la moyenne avait été faible. La traversée de la Mayenne était sympathique avec ses villages parsemés de spectateurs, offrant ici des boissons, là des gâteaux. Ambrières-les-Vallées, Gorron, et l’envie de dormir qui vous taraude : des moments de pertes de vigilance, d’étourdissement. Freiné par le vent et un revêtement granuleux, nous rejoignions l’Ille-et-Vilaine et Fougères (km 311).

Les kilomètres faisaient leur travail, aidés par un vent contraire, la route nous apparaissait difficile et nous commencions à ressentir le poids des kilomètres. Une petite pause ravitaillement d’une demi-heure et nous nous élancions pour 55 nouveaux kilomètres dans l’après-midi qui avançait sous un  soleil pesant. La route commençait à être parsemée de cyclistes affalés dans les fossés, épuisés, allongés à côté de leur bicyclette. Nous continuions notre chemin rattrapant quelques groupes. Une chute sans gravité d’un cycliste, un groupe de Danois nous doublant régulièrement à la faveur de leurs arrêts répétés, des Américains (450 au total) très bavards, des Italiens… très italien ! et des femmes visiblement bien entraînées. Difficile de tenir la roue.

Enfin à Tinténiac (km 366 à 19 h),  Baby nous parle, tente de nous remonter le moral et note sur son calepin, heures d’arrivée, de départ. Il calcule nos moyennes. La moyenne s’accélère depuis le départ comme pour faire mentir nos sensations. Les jambes sont lourdes et nous avons du mal à repartir. Toujours pas dormis. Cap sur Loudéac où nous prévoyions de dormir un peu. Il nous est de plus en plus difficile de nous battre avec le vent contraire et, comme perdus, nous alternons les kilomètres avec d’autres concurrents et les « passages » à deux pour revenir sur notre rythme. Les groupes d’étrangers nous semblent visiblement plus solidaires. La nuit tombe et m’entraîne à nouveau vers le bas d’un énième coup de pompe. Ma tête voit défiler les amis, les enfants… un petit calcul des kilomètres parcourus : 400 km et donc des kilomètres restants… 830 km ! Dur, très dur. Je ne vois pas bien comment je pourrais négocier au mieux toutes ces difficultés à venir.

C’est alors que nous voyons se profiler au loin un groupe, des gyrophares, des motos. Ce sont les premiers qui sont déjà sur le chemin du retour ! Comment font-ils ? Admiratifs, nous appuyons sur les pédales et il est 22 h lorsque nous entrons dans Loudéac. Ambiance de course, spectateurs, applaudissements. L’élocution est difficile, nous cherchons nos mots, nos calculs sont déformés, les gestes sont hésitants : la fatigue nous a visiblement retiré de la lucidité. 23 h 30, après 1 h 30 mal gérée, nous nous allongeons dans la voiture. Je suis mal installé, j’ai mal aux jambes.

 
 

Mercredi 20 à 3 h 30. - Nous décidons de repartir. Je grelotte, il fait froid et humide, la remise en route est particulièrement difficile. Baby qui connaît bien la région nous prévient sur les difficultés à venir. Treve, Grace-Uzel, Merléac, la Porte-aux-Moines puis St-Martin-des-Prés. Très certainement le secteur le plus ardu… Il fait nuit, nous sommes fatigués et frigorifiés et pour tout dire l’abandon vient me traverser à nouveau l’esprit. Bubu est comme moi au « bout du rouleau ». Je propose une pause-café et une heure de sommeil à l’étage d’un bistrot ouvert pour l’occasion. Nous nous fixons de prendre une décision au lever du jour puis à Carhaix que nous atteignons dans la matinée. Le moral revient. Heureusement que Baby est là, prévenant et attentionné. « On verra à Brest ! » C’est pas possible, la route monte encore et nous nous hissons au sommet du roc Trévezel. Les monts d’Arrée ont tracé des routes encaissées où nous croisons de plus en plus de concurrents sur le retour. Fatigués, marqués par les quelques 33 heures de selle pour à peine 4 h de sommeil, étourdis par les km restants, j’accuse un nouveau coup de pompe. La « boule » dans le ventre, l’abattement et la fatigue… Je pleure sur mon vélo. Je suis derrière Bubu qui nous raccroche à un groupe et je continue de sangloter, seul et perdu ; je pense à ma copine Chrystelle qui mène un tout autre combat. Je me ressaisis et me laisse « tracter ».

Enfin Brest (km 615) et la bonne surprise d’un couple envoyé par Bernard et qui nous interpelle « Allez Bubu…. Allez Gillou ! » groupes qui commencent  à nous paraître familiers. Nous croisons Pierre avec qui nous avions passé les brevets. Nous nous arrêtons pour une pause pipi. Il préfèrera continuer seul. C’est reparti. Tiens un groupe qui parle derrière. Ce doit être des Américains… Gagné ! A nouveau, les Danois… tiens, moins nombreux. Et les inimitables Anglais avec quelques spécimens : chaussures de ville, pantalon, chemisette. Je crois  rêver ! Après 80 km, Carhaix (km 696) se profile. Ravitaillement, encouragements de Baby et direction Loudéac où nous dormirons un peu. Pas de surprise… le secteur Carhaix-Loudéac (km 773) est toujours aussi difficile. La fatigue amplifie la sensation de froid. Nous pensons être à portée  du  contrôle  lorsque  nous  apercevons  une  pancarte  « Loudéac, 11 km ». Un coup de massue. Il est 2 h 30 du matin et nous nous installons aussitôt pour dormir. Bubu dans la voiture et moi dans le sac de couchage posé sur l’herbe.Il est 14 h. Je parle quelques minutes avec Emmanuelle au téléphone, elle me réconforte et me dit que toute la famille est derrière nous.

Commence le retour… Un tournant psychologique et l’opportunité de se dire que « nous sommes sur le retour ». Ca fait du bien. J’évite de visualiser la totalité des 615 km restants et nous nous limitons à entrevoir le prochain contrôle. Nous sommes toujours accompagnés par quelques

 
 

Jeudi 21 à 5 h 30. – Réveil au petit matin après 3 heures de sommeil (7 h en cumul). Il fait 6-7°, le brouillard parsème la campagne au lever du jour. Nous sommes toujours entre quelques groupes également repartis après une pause. La journée va être longue. Le secteur de Tinténiac que redoutait Bubu est moins difficile qu’à l’aller. Le vent nous pousse jusqu’au contrôle où nous badgeons à la mi-journée. Tiens, je me demande « qui peut bien suivre sur Internet nos passages ? ». Bernard sans doute. Baby a fait ses calculs sur le temps restant et nos moyennes de l’aller. Ca devrait passer. Bubu, marqué par le froid de la nuit précédente, demande à notre dévoué coach de s’enquérir d’une paire de jambières pour la nuit suivante.

A Fougères (km 914), je profite du contrôle pour me doucher et me changer. Depuis Brest, mes fesses me font mal et ce n’est pas le Cetavlon appliqué à chaque contrôle qui a pu empêcher les irritations qui deviennent de plus en plus douloureuses. Une décision s’impose au regard des heures de fermeture des contrôles : nous ne pourrons dormir une nouvelle fois dans la nuit qui vient. Il nous faudra enchaîner au mieux les prochaines « étapes ». Sur la route, je discute avec Bubu, nous avons mal partout : cou, épaules, dos, fesses, jambes et pieds… Un long silence dans ces nouvelles collines… Bubu craque et pleure à son tour, je ne sais ce qui traverse son esprit mais j’imagine des pensées proches des miennes. Nos émotions se croisent et nous puisons au fonds de nous-mêmes pour poursuivre. Nous sommes tous les deux au-delà de tout ce que nous avions vécu auparavant… Extrême ! C’est le mot qui convient. Kilomètres extrêmes, sentiments extrêmes, fatigues et douleurs extrêmes.

La traversée des villages de la Mayenne fait chaud au cœur. Les encouragements nous poussent, les tables dressées sur le trottoir offrent boissons et ravitaillements. Guidés par les bénévoles et accueillis par les spectateurs, nous rallions le contrôle de Villaines-la-Juhel. Sans doute le plus sympathique !

 
 

Jeudi 21 à 22 h. – Il fait nuit et nous attaquons la 4e nuit. La traversée des Alpes Mancelles, quelques grosses frayeurs avec les camions qui nous doublent. La fatigue nous emporte. J’ai des hallucinations. Bubu me tient des propos incohérents. Tous les 50 m, des concurrents jonchent les fossés. Nous nous allongeons sur un trottoir pour 30 mn. Les collines du Perche nous durcissent un peu plus les  jambes. La route vers Mortagne est interminable. Curieusement et malgré l’interdiction, des voitures d’assistance se trouvent sur notre itinéraire. Arrivés à Mortagne à 4 h 15, nous apercevons Pierre qui dort. Le contrôle ferme 1 h 30 plus tard. Un petit calcul et nous décidons de dormir 1 h 30.

 
 

Vendredi 22 à 6 h. – Remis en selle, nous sommes tous les deux inquiets d’arriver dans les temps. Alors nous puisons un peu plus dans nos forces pour passer les 15 derniers kilomètres du Perche à l’arraché. Nous remontons les concurrents. Les motos suiveuses parcourent les bas-côtés pour réveiller les concurrents risquant la mise hors délai. Nous rattrapons Pierre qui est parti 15 minutes avant nous de Mortagne. Comme nous, il est exténué et décalé par rapport à ses objectifs initiaux.

Sorti du Perche, je lance à Bubu : « Il nous reste l’équivalent de nos sorties habituelles. » Le relief est plus calme jusqu’à Nogent-le-Roi. Sur un rythme régulier, nous badgeons à 10 h soulagés d’être dans les délais. Les 58 derniers km semblent longs et pénibles. Bubu avec sa tenue « Heineken » fait sourire nombre de concurrents.

 
 

Il est 13 h 55 quand nous franchissons l’arrivée après 87 h 15. L’émotion nous submerge. Je suis avec Bubu, avec cette expérience folle dans le cœur et cette question : « Pourquoi tout ceci ? Pourquoi certains alignent les participations ? » La réponse nous semble très floue. Pour l’instant, cela ressemble à un pari insensé. Finalement l’important n’est-il pas le chemin plus que le but et l’arrivée ? Peut-être les jours, les semaines, les mois qui viennent nous apporteront le recul suffisant pour trouver les clés d’un semblant de réponse.

 
     
 

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